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Entrevue Avec Jacques Sernas

(Propos recueillis par Mathieu Fraioli, le 5 juin 2005)

RÉSISTANCE

Vous êtes devenu résistant très jeune. Qu’est-ce qui vous a poussé à rentrer dans la résistance ?

Je suis rentré dans la résistance par la force des choses. J’avais 15 ans en 1940 quand la guerre a été perdue par la France. Les choses ont alors très vite changé. Nous étions à Vichy parce que le second mari de ma mère, qui était un médecin d’origine juive spécialiste du foie, passait l’été à Vichy et l’hiver à Paris. Naturellement, avec le commencement de la guerre nous sommes restés à Vichy. On ne remontait jamais sur Paris, qui se trouvait en zone d’occupation. Vichy était à ce moment-là « France libre », du moins nominalement.

À Vichy à partir de fin 1940, les jeunes du PPF (Parti Populaire Français), qui étaient des fascistes, ont commencé à molester tous les gens qui n’avaient pas les mêmes opinions qu’eux, c’est-à-dire les opinions des nazis. Un soir, en rentrant à la maison avec un copain à moi, on a entendu des bruits qui provenaient d’une bagarre. Ils étaient à 7 ou 8 en train de tabasser un jeune garçon juif. On a pris sa défense et on s’est bagarrés avec les gars du PPF. On se bagarrait avec eux tout le temps. C’est comme ça que j’ai commencé à rentrer dans la résistance.

Un jour avec le professeur de chimie du lycée de Cusset où nous étions élèves, nous avons fabriqué une bombe et fait sauter le siège du PPF à Vichy. Ca a été un gros scandale. Ils savaient que nous étions responsables, mais ils n’ont jamais pu le prouver. De là, nous avons tout de même été déportés en province. J’ai été envoyé à Ussel en Corrèze en résidence surveillée où je suis resté de 1941 jusqu’à fin décembre 1942. Étant mineur (moins de 18 ans), ma mère a dû rester avec moi à Ussel. Je devais passer tous les 2 jours au commissariat pour faire part de ma présence en signant le registre. Le commissaire de police d’Ussel était en fait le chef de la résistance de la province. C’est lui qui dirigeait mes actions clandestines.

Que faisiez-vous dans la résistance ?

N’ayant que 17 ans, je faisais juste du transport de fonds. Les Anglais nous parachutaient dans la région d’Ussel des pièces d’or et des faux billets pour pouvoir les passer aux résistants. Je transportais ces sommes d’argent. Là où nous étions nous n’avions pas d’autres actions à mener.

Qu’est-ce que vous pensiez du gouvernement de Pétain, gouvernement de la « France libre » ?

Nous, on écoutait la radio anglaise tous les jours, on était absolument contre Pétain et les salops du PPF. Le régime de Pétain était un régime fasciste. Pétain a vendu la France aux nazis !

Comment avez-vous été arrêté ?

Les Allemands à travers des dénonciations de profascistes du coin ont arrêté le commissaire de police de Ussel. Et naturellement, ils m’ont recherché. J’ai donc pris la fuite en remontant sur Paris. Un membre du PPF, qui me connaissait de Vichy, m’a vu à Paris avec des amis et m’a dénoncé à la police. J’ai été arrêté par l’inspecteur de police Langlais à la gare de Lyon (Paris) au début de janvier 1943 alors que je prenais le train pour l’Espagne afin de pouvoir rejoindre l’Angleterre où se trouvait le Général de Gaulle et les Forces françaises libres.

J’ai été interrogé par la Gestapo qui m’a déferrée comme petit poisson à la justice française. On m’a alors incarcéré à la prison de la Santé. J’ai eu le droit à la visite de l’inspecteur Langlais qui est venu me dire « Je m’excuse, je ne savais pas que vous étiez dans la résistance, je pensais que vous faisiez simplement du trafic d’or. Vous étiez recherché pour trafic d’or… ». J’apportais cet argent aux groupes de résistants cachés dans le maquis.

On m’a ensuite transféré à Vichy, puis au camp de Fort Barraux. Là-bas, nous avons organisé un grand mouvement pour nous évader de la vieille forteresse militaire. On avait creusé un passage sous les murs qui nous conduisait dehors. S’apercevant que nous étions entrain de prendre la fuite, les gardes nous ont alors tiré dessus dans la nuit. Le lendemain matin, les Allemands sont venus et nous ont déportés à Buchenwald en Allemagne.

DÉPORTATION EN ALLEMAGNE : CAMP DE CONCENTRATION DE BUCHENWALD

Comment s’est passée votre déportation en Allemagne ?

Les Allemands nous ont mis dans un train. Par chance, ce n’était pas un train avec des wagons à bestiaux, mais avec des wagons 3e classe (simples wagons avec des sièges en bois). On était à 12 dans un compartiment, 6 par banquette, j’aime mieux vous dire que c’était très étroit. On a mis 12 jours pour arriver à Buchenwald avec pour seule nourriture une miche de pain. Ce n’était pas terrible. Quand on s’arrêtait dans les stations ils nous donnaient à boire, mais rien à manger.

Quels souvenirs gardez-vous de votre arrivée au camp de Buchenwald?

Quand nous sommes arrivés à Buchenwald début juillet 1944, il faisait une belle journée ensoleillée. On a eu l’impression d’arriver en vacances. Il y avait des baraques peintes en vert, des douches, et un cinéma. Ça avait l’air assez gai je dois dire par rapport à la prison de la Santé et au camp de Fort Barraux. On a passé une visite médicale…enfin tout ça vous le lirez dans mes mémoires. C’est après que les choses se sont gâtées. Buchenwald n’était pas un camp d’extermination, mais un camp de travail où on nous faisait travailler dans les carrières de pierres et sur la voie ferrée.

Comment était organisé le quotidien du camp ?

Réveil à 4 heures du matin, appel à 5 heures, dehors à 5h30 et 12 heures de travail à casser des pierres ou à travailler sur la voie ferrée. On était placé par baraque un peu n’importe comment, c’était un gros mélange de nationalités et de catégories de prisonniers. Il y avait des politiques allemands, des soldats russes, etc. Les Anglais et Américains étaient à part. Tout le monde était traité pareil. Dans chaque baraque, il y avait un « kapo », un Allemand naturellement, qui en général était un prisonnier de droit commun aux ordres des SS. L’écrivain allemand, Eric Maria Remarque, a écrit un livre, L'étincelle de vie, qui décrit très bien la vie concentrationnaire que nous avions à Buchenwald.

Comment la situation s’est-t-elle dégradée au camp ?

Tout a dégénéré avec les déboires de l’Allemagne pendant la guerre. D’abord on a eu l’impression d’un camp où tout se passait bien. Ensuite, les rations ont diminué parce que les Allemands n’avaient même plus de quoi manger eux-mêmes. On travaillait 12 heures ou même 16 heures par jour et l’on restait debout sur la place pendant 3 ou 4 heures pour faire l’appel, c’était plus des vacances. Les prisonniers ont commencé à mourir de faim…

Quelle importance avait la résistance dans le camp ? Comment était-elle organisée ?

La résistance a commencé après le bombardement du camp par les Anglais et Américains le 8 août 1944. Ils ont bombardé les casernes où se trouvaient les troupes SS. Aucune bombe n’est tombée dans le camp. Elles sont toutes tombées sur les casernes et les usines, il y avait aussi des usines à Buchenwald, moi je n’y ai jamais travaillé, mais il y avait des déportés qui y travaillaient. Profitant de ce bombardement, je suis sorti avec un gars en pensant s’évader. On faisait semblant de transporter un blessé allemand. On a franchi les barrières et on s’est retrouvé en pleine campagne avec ce soldat allemand qui était mort. On s’est dit « Qu’est-ce qu’on fait, on rentre ? ». On s’est regardé. On était en tenue rayures bleues et blanches avec un numéro et les cheveux rasés. On s’est alors dit « on n’a aucun espoir de s’enfuir ». Nous sommes donc heureusement rentrés au camp. Tous ceux qui ont été repris en dehors du camp ont été exécutés.

Pendant ce bombardement, nous avons a pu recueillir les armes de soldats allemands tués et on les a cachées. C’est à ce moment-là que s’est organisée la résistance. Les communistes, des Français dans leur grande majorité arrêtés et déportés bien avant nous, avaient déjà formé un petit noyau. Grâce à ces armes, on a commencé à avoir un peu d’espoir et puis les nouvelles nous parvenaient que la guerre commençait à mal tourner pour les Allemands. C’est comme ça avec un peu de patience qu’on a attendu le grand jour.

Comment le camp a-t-il été libéré?

Le grand jour est arrivé quand les armées russe et américaine sont arrivées en Allemagne. À partir des premiers jours d’avril 1944, les Allemands voulaient débarrasser le camp de tous les prisonniers. Ils ont fusillé tous les prisonniers russes, ainsi que les soldats américains et anglais. Ils ont commencé à former des colonnes et faire marcher tout le monde. Nous, on s’est retranché dans le camp et on a commencé notre petite guerre de résistance. Les Allemands ne sont pas arrivés à nous faire sortir. Ca a été une vraie bagarre.

Sachant que la 1ère Armée américaine se trouvait toute proche du camp à environ 4-5 km, nous avons attaqué les gardes le 11 avril 1945. Nous nous sommes alors emparés de la tour [tour à l’entrée du camp] à notre plus grande joie. Ca faisait 10 jours que nous étions absolument sans nourriture. Les Allemands voulaient nous affamer pour nous faire sortir du camp. Par conséquent, ils ne passaient plus de vivres.

Les Américains sont arrivés peu après. On a enfin pu manger quelque chose. Ils nous jetaient des paquets de cigarettes. La première cigarette que j’ai fumée m’a rendu ivre. On était dans un état lamentable. Quand on m’a arrêté à Paris je pesais 80 kilos, quand je suis rentré de Buchenwald en France après avoir manger pendant 3 semaines parce qu’on a mis 3 semaines pour rentrer, je pesais 52 kilos. J’avais perdu 28 kilos.

Comment s’est passé votre retour en France ?

Comme la guerre n’était pas encore terminée, on est resté au camp pour organiser notre retour. Le camp a été libéré le 11 avril et je suis rentré à Paris le 8 mai, le jour de la victoire. Il régnait un bordel le plus insensé dans la capitale. Je suis arrivé à l’hôtel Lutetia à Saint Germain des Près, c’est-à-dire à deux pas de chez moi rue des Saints-Pères. Ma mère m’attendait à l’hôtel par hasard, elle avait entendu parler du retour des prisonniers du camp.

À Paris, on dormait avec ma mère par terre sur des journaux. Les Allemands avaient enlevé tous les meubles après l’arrestation et la déportation à Auschwitz de mon beau-père juif. Ils l’ont arrêté à Vichy en 1943 après que je me sois enfui d’Ussel. En fouillant la maison de mon beau-père où ils pensaient me dénicher, ils ont trouvé mon revolver derrière un tableau.

L’après guerre a été une période très dure. Heureusement, la résistance m’a beaucoup aidé en m’avançant des fonds et en me trouvant du travail. Ensuite, j’ai écrit des articles pour le journal Combat à Nuremberg et j’ai pu rependre mes études tout en continuant à travailler. La résistance m’a envoyé à Megève pendant 2 mois pour me remettre de Buchenwald.

Aviez-vous entendu parler des camps de concentration et de ce qui s’y passait avant votre déportation ?

Jamais.

PROCÈS DE NUREMBERG

Vous avez été correspondant du journal Combat au procès de Nuremberg où les principaux protagonistes du régime Nazi encore en vie étaient jugés. Qu’est-ce que cela vous a fait de vous retrouvez face à ces criminels de guerre ?

J’ai éprouvé une grande satisfaction. Malheureusement, ma santé n’étant pas bonne, je n’ai pu rester au procès qu’une quinzaine de jours. Durant cette période, j’ai écrit 3 articles.

Qu’avez-vous trouvé d’intéressant à ce procès ?

C’était un procès comme tous les procès. Il y avait des dépositions et tous ces avocats allemands qui essayaient de les défendre.

Le verdict rendu par le tribunal condamnant les principaux protagonistes à mort ou à de lourdes peines de prisons vous a-t-il satisfait ?

J’ai trouvé ça très bien. C’était la satisfaction qu’ils allaient finalement payer pour leurs crimes.

EUROPE

Vous qui avez connu la deuxième guerre mondiale et ensuite vécu toute la construction européenne commencée en 1957 avec la signature du Traité de Rome, êtes-vous satisfait par la manière dont évolue l’Union européenne?

Absolument pas. Je trouve que l’UE perd énormément de temps. La construction européenne a commencé il y a presque 50 ans et j’ai l’impression qu’on en est encore qu’au début. Franchement, on avait l’impression en 1957 que c’était une question non pas de jours ni de mois, mais de 2 ou 3 ans. 48 ans après, j’ai l’impression qu’on n’a pas fait beaucoup de progrès.

L’élargissement de l’Europe à l’Est avec l’accession de 10 nouveaux membres en mai 2004 a été mal compris par la population de nombreux États membres de l’UE, considérez-vous cet élargissement comme une erreur ?

C’est très bien, mais leur entrée est arrivée encore un peu tôt je trouve parce qu’il y avait énormément de choses à faire encore dans l’Europe des 15’ Ça complique un peu les choses. D’un autre côté, pour ces 10 autres nouveaux pays, c’est un événement considérable, c’est une très bonne chose.

Que pensez-vous du vote des Français et des Hollandais qui ont rejeté en masse la Constitution européenne ?

J’aurais voté non. Je trouve que cette constitution n’est pas bien faite. Il y a énormément de chose à faire et à changer.

Comment voudriez-vous que l’Union européenne évolue ?

Je voudrais qu’elle évolue vers une Europe fédérale à l’instar des États-Unis même si ceux-ci ont encore beaucoup de choses à mettre au point. Ca me paraît très difficile à faire. Les États-Unis avaient l’avantage de ne parler qu’une seule langue, l’anglais, tandis qu’ici c’est une tour de Babel avec les Allemands, les Français, les Italiens, les Anglais, etc. J’y crois quand même. Il suffit d’être patient et de ne pas avoir peur de faire face aux difficultés. L’Europe est notre seul espoir de salut. Seule une Europe unie pourra résister à l’Islam.

LITUANIE

Pour les Russes, le 9 mai représente le jour de la victoire, alors que pour les Lituaniens c’est le début de plus de 45 ans d’occupation soviétique avec les conséquences que l’on connaît. Pensez-vous qu’il est impératif pour le pouvoir russe, à l’instar des dirigeants allemands après la deuxième guerre mondiale et des Français avec le gouvernement de Vichy plus récemment, de s’excuser pour l’occupation et l’oppression menées dans les pays Baltes ?

De fait, je pense qu’il est absolument impératif pour le pouvoir russe de s’excuser, mais il ne le fera jamais parce qu’à ses yeux l’occupation de la Lituanie était tout à fait normal.

Vous étiez en Lituanie le 1er mai 2004 lors de son entrée dans l’Union européenne. Qu’avez-vous retenu de votre voyage en Lituanie ?

Une grande joie ! Ca m’a d’abord fait énormément plaisir d’y être juste à ce moment-là. La Lituanie est vraiment redevenue libre en rejoignant l’Union européenne. Je suis sûr qu’elle va faire rapidement beaucoup de progrès sur le plan économique, bien plus vite que la Hongrie et la Roumanie. J’ai aussi été très ému et content d’avoir retrouvé une famille, d’avoir vu la tombe de mon père, Jokubas Šernas, au cimetière de Radviliškis et la maison des signataires.

Camp de concentration de Buchenwald (Allemagne)
Camp de travail de juillet 1937 à avril 1945
Estimation du nombre de détenus 250 000
Estimation du nombre de morts 56 000

Chronologie des évènements

10 Mai 1940: Offensive allemande à l'Ouest contre les Pays-Bas, la Belgique, le Luxembourg et la France.


18 Juin 1940: Le Général de Gaulle lance son Appel du 18 Juin et fonde un gouvernement français en exil en Grande Bretagne. Ce discours est un appel à la résistance du peuple français qui s'est fait battre puis envahir par l'Allemagne nazie; c'est également une réaction à la demande d'armistice de Pétain.


25 Juin 1940: La France signe une armistice avec l'Allemagne six semaines après le début de l'invasion qui fera près de 100 000 morts. Conformément aux termes de ce traité, le Nord de la France tombe directement sous occupation allemande. Le Sud de la France reste non occupé et est gouverné par une administration française dirigée par le maréchal Philippe Pétain, qui met en place un nouveau régime politique, supprimant la République. Le régime de Pétain installe sa capitale dans la ville de Vichy. Officiellement neutre, la France de Vichy collabore en fait étroitement avec l'Allemagne. La campagne de France.


8 Mai 1945: L'Allemagne se rend sans conditions aux Alliés.

 


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